Théo in the ℝ
Le vêtement se raconte à travers celui qui le porte










05.04.20

AMPOULES


Deuxième article de la série autour du Wax ! Si on regarde comment les personnes portent le Wax au Bénin, c’est très différent de la manière dont je choisis de le faire. J’ai un peu l’impression d’avoir détourné le Wax à la française, et donc de m’être réappropriée, peut-être à tort, une culture. Pour ce qui est du choix de la chemise blanche, je crois que c’est une des pièces les moins béninoises qu’offre mon dressing (et je pourrais en dire autant de ces sandales). Enfin, c’est surtout le choix des coupes qui me fait parler d’appropriation ou réappropriation culturelle. Si ce pantalon qu’on nomme bomba est une pièce traditionnelle au Bénin, ce n’est pas du tout le cas des autres vêtements que j’ai fait confectionner (cf. article précédent ou… à venir) : il s’agit de vêtements calqués sur des modèles que j’ai pu acheter chez Topshop par exemple.

Je crois que le risque avec ce type d’association serait qu’on en oublie le Wax. C’est vrai que la chemise blanche est un vêtement neutre, qui peut sublimer le Wax en le mettant totalement en valeur. Mais finalement, il me semble que ce qu’on retient d’une telle tenue c’est l’esthétique ; alors que j’aimerais qu’on retienne aussi ce que le tissus incarne : une culture, une histoire…

Et en même temps, il est possible que je me méprenne complètement. Je dis cela car la perception d’une telle tenue est probablement très différente entre la France au Bénin. Lorsque je faisais mes photos, les Béninois étaient assez intrigués, c’est vrai peut-être plus par les deux rigolos (mon frère et moi) prenant des photos que par la tenue elle-même. Mais en France, lorsque je porte du Wax, j’évoque l’Afrique. Pour faire le pont avec ce que je disais au départ, je pense que le problème est que cette représentation est très incomplète, car bien trop éloignée du vestiaire béninois traditionnel, et très francisée.

Au départ, j’avais emmené un certain nombre de tenues construites autour de pièces achetées en France. J’avais l’intention de les photographier au Bénin, en posant comme à mon habitude. Puis en arrivant, je me suis souvenue de l’exposition d’Hassan Hajjaj (qui se déroulait à la Maison Européenne de la Photographie) que j’étais allée voir en novembre 2019. Cet artiste interroge beaucoup la vision occidentale de la beauté, au travers de projets comme Vogue : the arab issue. Voilà un de ses propos qui m’a marqué : « Assis là, j’ai soudain pris conscience que tous ces gens autour de moi - stylistes, photographes, créateurs de mode, maquilleurs - étaient européens et que le Maroc se résumait pour eux à une toile de fond. Ce constat m’a contrarié, mais il m’a aussi fait réfléchir. Au lieu d’utiliser ce pays comme décor, je voulais, moi, en révéler toute la splendeur. Je voulais photographier les vêtements marocains et la population marocaine en les célébrant ». C’est justement pour ne pas utiliser le Bénin comme une « toile de fond » que je souhaitais aussi mettre en valeur le Wax à travers ces images, mais c’est parce que je n’ai pas poussé la démarche jusqu’au bout que je m’interroge encore dans cet article.





Clothes
Pantalon : Mich Couture
Chemise : Vintage
Chaussures : Topshop

Blush : Kiko


Bénin, Abomey-Calavi



J’exprimais mon regret de ne pas avoir réussi à montrer pleinement ce que le Wax représente, à savoir, entre autres, une culture. Mais, est-ce que le Wax est réellement vecteur d’une identité (vestimentaire) africaine ? Et, quand bien même ce serait vrai pour nous européens, est-ce que c’est ceux qui portent le Wax au quotidien ressentent la même chose ? Tout d’abord, et comme on pouvait déjà le saisir avec le premier article de la série, l’histoire du Wax est fortement liée à l’Europe et est, d’une certaine manière, le fruit de l’histoire coloniale. D’ailleurs, certains accusent le Wax de contribuer à une forme de néo-colonialisme, ce dernier n’étant pas, par exemple, fabriqué en Afrique, l’argent qui en est tiré ne revient pas globalement aux africains. En fait, comme je l'expliquais dans l'article précédent, le Wax est un tissu hybride aux identités multiples : si la technique est originaire d’Indonésie, il fut ensuite fabriqué par les européens qui le popularisèrent en Afrique (et aujourd’hui, la production est à 90% assurée par la Chine…). Donc, c’est faire un raccourci que de résumer l’Afrique au Wax.

Même si on ne peut nier le foisonnement de Wax qui circulent en permanence au Bénin, on ne peut réduire à cela toute une tradition vestimentaire. Premièrement d’autres tissus existent et sont tout aussi emblématiques (et surtout, rendent mieux compte de techniques conçues en Afrique, donc d’une certaine tradition). Le bogolan par exemple (mais également le kenté du Ghana et de Côte d'Ivoire, le Ndop du Cameroun, le bazin du Mali, le Lepi de Guinée...). Il s’agit d’un tissu malien, en coton, teint une première fois grâce à une décoction de feuilles de bouleau d’Afrique, sur lequel l’artisan vient ensuite dessiner à l’aide de boue fermentée (bogo). Et puis, on ne peut pas non plus réduire un vêtement uniquement à son tissu, même si, dans le cas présent, il joue un très grand rôle : les coupes sont par exemple très importantes, elles aussi.


C’est drôle, parce qu’en écrivant cet article, je me demande si ces problématiques font vraiment sens. Est-ce que ce qui fait la richesse de la tenue, ce n’est pas justement ce mélange de cultures ? Cela permet à l’association de vêtements d’avoir une histoire intéressante.

Je m’interroge d’autant plus sur le sens, en réfléchissant au constat que lorsque je vois un béninois en jean (ce qui est aussi fréquent), je ne me dis pas : « oh quel détournement et appropriation culturelle » ! En réalité, si on regarde nos garde-robes, c’est un enchevêtrement de vêtements aux origines multiples : des pantalons larges de tradition orientale (plus ou moins inspirés du sarouel), des jeans californiens, des vêtements en soie de Lyon, des pièces militaires… Et c’est, je crois, ce qui fait leur force. D’ailleurs, parmi les tissus qu’on peut trouver en Afrique, certains sont issus de la réappropriation et du perfectionnement de techniques de tissage et de teinture occidentales (par exemple, les yorubas ont adopté le lurex pour apporter de la brillance à leurs pagnes luxueux). Cela montre bien que c’est l’intersection de plusieurs cultures qui permet des créations à la fois originales et d’exception.

Pour conclure, je dirais finalement que je ne considère pas l’appropriation culturelle comme un problème, bien au contraire, mais il me semble par contre nécessaire de garder en mémoire l’origine des matières, inspirations, techniques… C’est peut-être finalement pour cela qu’en 2017, la styliste Stella McCartney avait été au cœur d’une polémique, après avoir utilisé des Wax pour un défilé haute-couture : en ne faisant défiler aucune mannequin noire, et en présentant des pièces taillées à l’occidentale, elle a pris le risque (sciemment ou non, nous ne sommes pas en mesure de trancher) d’occulter l’aspect culturel du Wax.





Photos réalisées par moi




Article précédent :

FLEURS DE MARIAGE