Théo in the ℝ
Le vêtement se raconte à travers celui qui le porte










03.05.20

CARAMBOLES

J'aurais aimé avoir le nom original du tissu

C’est reparti pour un article autour du Wax ! Cette fois, j’aimerais confronter deux manières de penser, consommer… la mode et les vêtements, en France et au Bénin. Peut-être que le plus simple serait de le faire sous forme de liste, et d’aborder les points qui me semblent les plus marquants. Cela dit, ce sujet est si vaste, que je pourrais lui consacrer des dizaines de pages, alors il est peu probable que cet article soit exhaustif mais c’est un début !



Clothes

Robe : Tailleur Luc
Sac : Tailleur Luc
Chaussures : Dr Martens
Boucles d'oreilles : & Other Stories

Rouge-à-lèvres : Kat Von D (Noir Profond)


Bénin, Abomey-Calavi



Qu’est que la mode ?

Il me semble fondamental de commencer par cette interrogation. Il serait difficile de comparer deux systèmes de mode sans avoir tenté au préalable de définir la mode, au moins dans les grandes lignes. Selon moi, la mode renvoie à la transition rapide, et non justifiée par des raisons d’usure, de nos garde-robes et des collections dans les magasins. La mode s’oppose à la tradition, elle désigne le goût pour l’éphémère et la nouveauté, la volonté de mettre en adéquation un état d’esprit brûlant avec ce que l’on porte, elle est aussi un mécanisme conduisant des individus appartenant à un même groupe social à s’accorder pour porter des choses similaires… Voici aussi quelques visions et définitions que j’apprécie. Selon l’historienne Elisabeth Wilson, « Fashion is dress in which the key feature is rapid and continual changing of styles. Fashion, in a sense is change »[1]. Le poète Jean Cocteau lui définit la mode comme « a lightning-quick epidemic which forces different and antagonistic persons all to obey the same mysterious order, to submit themselves to new habits which overturn their old ways of life, up to the moment when a new order arrives and obliges them to turn their coat once more »[2]. Pour Baudelaire, la mode est le meilleur exemple de ce qu’est la modernité[3]. Enfin, regardons la définition de Wikipédia : « la mode (ou les modes), et plus précisément la mode vestimentaire, désigne la manière de se vêtir, conformément au goût d'une époque dans une région donnée. C'est un phénomène impliquant le collectif via la société, le regard qu'elle renvoie, les codes qu'elle impose et le goût individuel. ».

On peut alors se demander ce qu’on considère exactement comme faisant l’objet des modes. En Occident, on pourrait répondre aussi bien le vêtement, que le tissu, que des associations vestimentaires particulières… Pour ce qui est du Bénin, j’aurais tendance à dire, mais c’est mon interprétation personnelle, que c’est le tissu qui domine le système de mode.


Fabriquer la mode et les vêtements

Maintenant que nous sommes plus au clair sur ce que le terme de « mode » peut désigner, on peut se demander qui la fabrique. Chez nous, en France, il s’agit avant tout des fashion-designers, des directeurs artistiques, en interaction avec les bureaux de tendances. Les modes, les tendances, sont ensuite reprises par la fast-fashion, relayées sur Instagram, dans les magazines… Il me paraît important de souligner que si les designers semblent faire la mode, leurs sources d’inspirations sont multiples : il y a notamment la rue, l’art, la société (dans toute sa complexité), l’histoire…
Au Bénin, on peut observer certaines similitudes, puisque le Wax est initialement lancé par de puissantes maisons/sociétés telles que Vlisco, avant d'être repris par des fabricants plus bas de gamme qui permettront une diffusion plus massive. De même, les designers imaginant les tissus ont de nombreuses sources d’inspiration, qui doivent être similaires à celles des fashion-designers dont je parlais précédemment.
Par ailleurs, il y a aussi des stylistes au Bénin. À première vue, ce sont eux les analogues de nos créateurs de mode. Mais en fait, je trouve que c’est là que les différences sont les plus marquées entre nos deux cultures. J’ai l’impression que les stylistes béninois touchent beaucoup moins de personnes qu’en France, et ont un rôle de moindre importance à jouer dans la diffusion de tendance marquées, affirmées.. Ainsi, je ne sais pas si on peut dire qu’ils fabriquent la mode, sinon auprès d’une minorité de la population, mais pas auprès de la majorité. Par contre, ils permettent de faire connaître la « mode africaine », à l’étranger, ils participent au rayonnement de l’Afrique, ils viennent aussi enrichir les sources d’inspirations de nos créateurs… Ceci dit, il y a aussi des marques comme Woodin qui joue un rôle clé dans la mode béninoise (ce dont je n’avais pas pris la mesure avant la lecture de Wax&Co d’Anne Grosfilley), en initiant une nouvelle manière de penser et consommer la mode, tout en se réappropriant l’héritage vestimentaire africain. Woodin propose des tissus imprimés aux motifs semblables à ceux du Wax ou parfois inspirés d’étoffes traditionnelles, ainsi que des vêtements couplant modernité et tradition. L'approche des tendances et de la mode propre à cette marque ressemble beaucoup à ce qu’on connaît et ce que je décrivais précédemment (et qu’on comprend mieux quand on sait que leur cible initiale est une population assez jeune, très dynamique et avide de changement) ; Anne Grosfilley écrit d’ailleurs à leur sujet : « Woodin construit sa propre identité, sur la base d’une alliance entre les codes de la mode mondialisée et répertoire iconographique traditionnel stylisé ».

Au Bénin comme en France, si la mode peut sembler être une pyramide où le sommet dicte des tendances aux étages inférieurs, c’est en réalité plus complexe, les différents étages et le sommet étant étroitement interconnectés. Par exemple, même si le cinéma est beaucoup influencé par la mode, parfois il initie également des tendances majeures.

J’ai choisis volontairement de me focaliser uniquement sur le Wax. En effet, il me semble qu’il est le seul représentant d’un système de mode, conformément à ma définition. Mais, je me demande si ce n’est pas une erreur de jugement. Je ne me vois pas parler des autres tissus traditionnels, car la mode s'oppose à l'immobilisme. Mais est-ce que certaines productions artisanales ne répondraient pas pour autant aux critères permettant de parler de mode ? Seules des études plus poussées permettraient de répondre à cette question. En tout cas, si c’était le cas, cela impliquerait presque un renversement de la pyramide des tendances, et on s’éloignerait aussi beaucoup du modèle occidental. Quoi qu’il en soit, cet article se base uniquement sur mes observations lors de mes deux semaines passées au Bénin, sur ce que j’ai vu sur les marchés, dans les boutiques de tissus ou dans les rares enseignes de prêt-à-porter, chez les tailleurs, portés par les Béninois, sur les publicités… On est donc très loin de l’étude ethnographique ou sociologique. Mes observations ne différencient pas les classes d’âge qui sont pourtant aussi une donnée cruciale, dans la mesure où une partie de la jeunesse est, je crois, plus influencée par les stylistes béninois. Mais je ne prétends pas livrer une vérité absolue, seulement partager des pistes de réflexions, à étoffer, corriger…






Acheter la mode et les vêtements

Je ne vous apprends rien, de nos jours, lorsqu’on souhaite rafraîchir notre garde-robe, on se rend dans des boutiques de vêtements. On fait alors face à un choix assez démesuré de pièces, de coupes, de formes, de couleurs…
Au Bénin c’est très différent, puisque souvent, dans un premier temps, on se décide pour un tissu. Il faut ensuite se rendre chez le tailleur, et choisir une coupe de vêtement (il m’a semblé que les hommes ne variaient pas spécialement les formes de hauts et de bas adoptées, tandis que les femmes avaient davantage de choix, même si ce dernier reste limité). Si en marchant à Paris, on peut comptabiliser un grand nombre de boutiques, au Bénin, c’est les tailleurs qui sont aussi nombreux, il y a en vraiment à tous les coins de rue ! J’ai d’ailleurs pris quelques photos chez le tailleur installé à 2 minutes de chez ma grand-mère : Mich Couture, si cela vous intéresse, c’est ICI ! Au Bénin, il est plus dans la norme d'assister au processus de création du vêtement, ce qui doit renforcer le lien qu’on entretient avec lui. Nous, nous subissons encore d’avantage la mode. C’est d’ailleurs ce qui peut expliquer pourquoi beaucoup d’entre nous sont détachés de leurs vêtements et acceptent ce renouvellement si rapide, nous ne créons plus, ni n'entretenons plus, de lien presque affectif, avec eux. À cela, on pourrait me rétorquer qu’on a bien plus de flexibilité dans nos tenues, certes, mais je ne suis pas convaincue que cela crée de l’attachement pour un vêtement en particulier. Et puis, la manière dont nous pensons nos tenues est d’une certaine manière guidée par les magazines, les célébrités…

Un point commun tout de même entre le Bénin et la France dans la manière d’acheter des vêtements, réside dans la présence importante de friperies. J’étais assez surprise de constater qu’au Bénin, le marché des vêtements d’occasion est florissant. Enfin, pour les clients, la notion de choix fait sens, mais pour les commerçants un peu moins, puisque les vêtements sont les invendus ou les dons occidentaux… (ce qui d’ailleurs soulève de nombreuses questions). Je vous invite d’ailleurs pour compléter ce propos à regarder cette courte vidéo du Monde : ICI et à lire cet article du Monde : ICI.

Enfin, j’ai eu l’impression de ne voir que très peu de boutiques de prêt-à-porter. Par contre, sur les marchés ou dans les boutiques de tissus, on peut acheter des vêtements neufs. Ceux-ci sont directement importés de Chine, et sont souvent de qualité inférieure à ceux qu’on peut trouver en friperies. Pour faire échos au paragraphe précédent sur la fabrication de la mode, je me demande qui est à l’origine du choix des pièces chinoises importées. Est-ce qu’on peut parler de mode, et de tendance ? Je dirais que oui, mais qui la choisit ? Là est toute la question…


Encore une fois, je ne sais pas si cet article n'est pas biaisé par ma vision des choses. Est-ce que réfléchir à la notion de mode pour un pays comme le Bénin est cohérent, il me semble, mais ce n’est pas si évident. J'aurais aimé réfléchir à d'autres notions, comme le rapport individuel à la mode, mais cela aurait été compliqué en me basant uniquement sur mes observations. Enfin qu’importe ! Je crois que ce qu’il faut retenir de tout cela, au delà des nombreuses similitudes entre la France et le Bénin qui montrent que le phénomène de mode est global, c’est qu’il est vraiment intéressant, et peut-être même crucial d’aller voir ce qui se fait chez nos proches ou lointains voisins. Cela pourrait permettre, si ce n'est de faire évoluer nos pratiques en tirant le meilleur de chaque modèle, a minima, de repenser notre rapport à la mode et au vêtement.
Photos réalisées par mon frère et moi
Bonus :




[1] : E. WILSON, Adorned in Dreams: Fashion and Modernity
[2] : J. COCTEAU, Arts (revue, article paru en août 1956)
[3] : C. BAUDELAIRE, Le Peintre de la vie moderne






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MACARONI