Théo in the ℝ
Le vêtement se raconte à travers celui qui le porte










15.03.20

DIALOGUE FRANCE-BÉNIN

« La vie réelle se porte mieux si on lui donne ses justes vacances d’irréalité »


Allô Théophane ? C’est Théophane de France, je profite de ma pause pour t’appeler, je n’ai toujours pas eu l’occasion de te parler depuis que tu es partie au Bénin !

Coucou ! Comment tu vas ?

Honnêtement, ce n'est toujours pas la grande forme ; j’ai hâte que les vacances arrivent enfin. Je crois que ça me fera vraiment du bien de me détacher de cette école pour un temps. Entre les cours que je suis incapable de comprendre, les gens à qui je n’ose pas parler, et mon problème de self-confidence qui s'accentue de plus en plus, ce n’est pas évident. Mais, je ne t’appelle pas pour cela ! Je veux que tu me racontes ton voyage, que tu me donnes tes impressions sur ce pays… !

Bon, il faudrait qu’on rediscute de tout cela ; pour l’instant je veux bien parler uniquement du voyage si c’est ce que tu souhaites.
Je suis le genre de personne qui adore tout planifier, et qui anticipe beaucoup. Pourtant, cette fois, même si j’avais souhaité réfléchir en amont au voyage, j’aurais été extrêmement loin de la réalité. Je suis sortie pour la première fois seulement le lendemain de notre arrivée. Ce fut un réel choc ! En quelques instants, tous mes sens étaient en éveil ; c’était assez magique. Je trouve qu’on a la chance de vivre dans un monde d’images. Mais, il y a des choses qu’une photographie ne pourra jamais retranscrire. Une photographie par exemple ne transmet pas d’odeurs, pas de sons. Même si une photographie réussie peut nous plonger dans un certain univers, on n’y sera jamais totalement immergé.



Bien que tu aies déjà voyagé, et il ne me semble pas que tu aies auparavant retranscrit un voyage de la sorte ?

C’est vrai, que ce soit en Europe, ou même en Tunisie, aucun pays ne m’a laissée une telle impression. Evidemment, j’ai adoré de nombreuses villes dans lesquelles je me suis rendue, mais celles-ci étaient beaucoup trop proches culturellement de ce que j’ai toujours connu.

C’est donc cela qui t’a le plus marqué ? La différence radicale de culture ?

Probablement. J’aurais bien ajouté à cela les paysages, mais je crois qu’une partie de ce que j’ai vu et qui m’a fasciné est directement la conséquence des différences culturelles



Peut-être que pour commencer, le mieux serait que j’évoque Ganvié. Dans ce village, beaucoup vivent de la pêche, et tous se déplacent, dès le plus jeune âge en pirogue. Lorsque l’on voit un marché flottant pour la première fois, on peut trouver cela surprenant. Aussi surprenant, ou presque, que d’observer un village entier construit sur pilotis. Ganvié c’est aussi l’onirisme. Je l’ai souvent répété, j’adore les lieux hors du temps. En voilà un autre.


En fait, le plus simple serait que je te fasse un panorama accéléré des villes que nous avons pu découvrir !
Le Bénin, en quelques points, ou en quelques photos



Points d'arrêts
• Cotonou
• Ouidah
• Ganvié
• Porto Novo
• Posotomey
• Grandpopo


Sud du Bénin




COTONOU


OUIDAH


GANVIÉ


PORTO NOVO


GRAND POPO



Ganvié, Porto Novo... Je dois dire que tes photos me font cogiter. Tu sais qu’en ce moment, avec toutes les questions que je me pose sur la mode durable, cela me conduit également à réfléchir au modèle occidental. Tu crois qu’au regard de ce que tu as découvert là-bas ce modèle serait d’autant plus à questionner ?

Je crois effectivement qu’on peut questionner la manière dont nous vivons. Pas uniquement pour redire des banalités… Je ne dis pas que ces banalités sont fausses, mais elles ne font avancer personne. Déjà parce qu’il n’est pas forcément nécessaire de sortir de son pays pour percevoir de telles inégalités. Le changement d’échelle permet simplement une perception mondiale de ces inégalités (qui sont par contre d’autant plus grandes que l’échelle est petite).

Et quel fut ton rapport exactement vis-à-vis de telles découvertes ?

Disons qu’un peu égoïstement, ce voyage m’a aussi donné à réfléchir sur ma propre vie. J’ai surtout eu l’impression qu’une grande partie des choses que nous faisons est futile et inutile. Faire un métier absurde. Toujours ressentir la nécessité de consommer, acheter des choses dont nous n’avons absolument pas besoin. Perdre notre temps sur notre téléphone… Je me suis demandée ce qu’était réellement la vraie vie.

Si je résume, tu ne comprendrais pas vraiment les personnes qui souhaiteraient adopter le modèle occidental ?

Si, je les comprendrais très bien. Vu de l’extérieur, ce modèle semble idéal. Mais uniquement vu de l’extérieur à mon sens. Même si on ne peut exclure l’hypothèse que je sois la seule insatisfaite, je crois qu’un tel modèle présente de trop grandes failles, écologiques, sociales, humaines qui le rendent loin d’être enviable. Enfin, je dois reconnaître que c’est une réelle chance d’avoir une vie confortable au point qu’elle nous permette de poursuivre ce type d’interrogations. Oui il y a de très grandes chances pour que nous soyons les privilégiés dans l’histoire, mais cela ne signifie pas qu’on ne peut pas s’interroger. Et puis, je crois que les frontières entre nous sont peut-être plus réduites qu’il n’y paraît.

En parlant de frontières entre toi et eux, comment as-tu perçu tes "pairs", à savoir les jeunes du Bénin ?


Et la jeunesse dans tout cela ?
J'aurais aimé pouvoir te donner une réponse enrichissante. Une réponse basée sur mes interactions avec les gens de mon âge. De manière générale, je crois que c'est mon regret majeur : ne pas du tout avoir interagi avec les habitants du Bénin. En même temps, pour de nombreuses raisons, cela était loin d'être évident. Pourtant qu'est que j'aurais aimé avoir leur vision des choses. C'est bien beau par exemple de chercher à comparer nos modes de vie, mais si je me repose uniquement sur mon propre avis je risque vraiment de faire fausse route.




Enfin, on a beaucoup parlé de culture et d'autres choses, mais peut-être qu’il faudrait accorder aux paysages le paragraphe qu’ils méritent, même si les photos précédentes introduisent déjà largement mon propos. Je sais bien que paysage est un mot ne référant pas uniquement à la nature, mais quand je pense à un paysage, c'est vrai que je n'inclus pas souvent la ville. Alors, les paysages naturels étaient magnifiques. J’ai apprécié la nature pour sa beauté, mais aussi pour sa complexité. Il ne s’agissait pas d’une nature idéale, idyllique, comme à Bora Bora, ou aux Îles Fidji et cela la rendait d’autant plus remarquable et intéressante. Et puis, il faut dire que la terre battue a un charme fou.





De toute façon, les paysages de villes et de villages étaient aussi passionnants. J’aurais pu passer des heures à observer les dizaines de zémidjans passant devant moi chaque minute, les femmes qui portent sur leur tête des choses très lourdes et qui marchent sans vaciller le moins du monde, les vendeurs d’essence sur le bord de la route, les bâtiments en cours de construction - avec des bois leur conférant un air irréel -, les poules qui se baladent insouciantes…






D’ailleurs, je dois dire qu’après deux semaines, je serais incapable de t’expliquer la structure spatiale de la capitale. Autant Paris est une ville que je comprends à peu près, autant pour Cotonou, ce n’est pas vraiment clair dans ma tête. C’est peut-être dû au fait que des axes principaux de circulation partent des petites rues bien moins urbanisées. Ou alors c’est l’effervescence de la ville qui m’a distraite dans les rares moments où j’aurais pu mieux appréhender l’espace ?





En parlant des paysages, je suis assez surprise, tu n’as toujours pas dit un mot sur les couleurs !

Effectivement, alors que celles-ci m’ont pourtant beaucoup marquées ! Rien que pour les couleurs j’adorerais vivre dans un pays comme celui-ci. Je ne vois pas comment tu peux être malheureux face à un environnement si riche colorimétriquement parlant. Tout est coloré, non seulement la nature, la chaude atmosphère, mais surtout les gens. A côté, la France, ou Paris du moins semble être un océan de gris…



Enfin, l'Histoire.
Peut-être la partie la plus bouleversante. C'est à Ouidah, ville qui constituait une plaque tournante du commerce d'esclaves, que j'ai été percutée par la sombre réalité du passé. Étrangement, la confrontation avec ces lieux de mémoire, chargés d'histoire fut bien plus éprouvante que la lecture de récits ou même le visionnage de films. En même temps, de la place des enchères où les esclaves étaient échangés contre de la camelote, en passant par l'arbre de l'oubli (arbre autour duquel les esclaves devaient tourner plusieurs fois afin d'oublier leur vie antérieure, et devenir des individus passifs), les cases Zomaï (entrepôts obscurs à l'intérieur desquels on entassait les esclaves pendant des mois, tant pour leur donner un avant-goût des conditions de vie sur les navires négriers, que pour leur faire perdre toute notion d'espace et de temps), jusqu'à la porte du non-retour, la route des esclaves, en nous confrontant à ces anciennes réalités, ne pouvait qu'être vraiment marquante.



Je ne souhaite pas terminer cet article sur la partie historique. Je ne souhaite pas terminer sur ce qui rattache malheureusement ce pays à l'Occident. J'aimerais avant tout retenir ce qui fait la singularité du Bénin, indépendamment de la France et des autres nations européennes (parce que sinon, l'histoire joue un rôle clé dans la singularité d'un pays), voilà pourquoi je finirai sur quelques photos improbables. Peut-être que l'ensemble des photos de cet article étaient déjà improbables, parce qu'elles renvoient à un espace qu'on ne connaît pas forcément, alors cette partie sera uniquement là pour vraiment confirmer que décidément, ils sont drôles ces béninois !



Tu ne crois pas finalement que certains pourraient trouver cela étrange, je veux dire un dialogue entre deux personnes qui sont censées n’en former qu’une seule.

Peut-être. Pourtant, force est de constater que pour le moment, nous ne pouvons pas nous considérer comme la même personne. J’ai peur de rentrer. Pas seulement à cause du fait que je ne souhaite pas revenir à ta vie en France, mais aussi parce que j’ai l’impression que ce voyage n’aura été qu’un rêve. Un rêve incroyable c’est vrai, un rêve qui fait réfléchir, mais un rêve tout de même. La Théophane de France et celle du Bénin ne coexisteront jamais vraiment, elles continueront à être dissociées ; j’ai bien peur que la Théophane du Bénin ne parvienne même pas à transmettre à celle de France sa nouvelle manière de voir les choses. Et en même temps, je souhaiterais tout de même terminer sur cette citation de Gaston Bachelard, « la vie réelle se porte mieux si on lui donne ses justes vacances d’irréalité ».


Je suis quand même obligée d’admettre qu’un tel voyage force à être reconnaissante. Reconnaissante déjà de pouvoir élargir mes horizons. Mais surtout, reconnaissante de vivre la vie que je mène, même si ce n’est pas toujours évident.


Pour vraiment conclure, je dirais que c'est fou à quel point il est difficile de sortir de ses biais culturels. J'aurais aimé ne pas voir les choses à travers des lunettes teintées par mon monde initial.






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